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LA MUSIQUE, ET SON TEXTE
... Ou le contraire.
Il est en effet à craindre que cette courte réflexion ne soit presque
exclusivement composée que de questions.
Que celle-ci fasse appel à un agencement de familles, formes artistiques,
philosophiques ou morales, perceptions sensualistes, sensuelles, voire
hallucinées, que cette réflexion se cherche au-delà de la perception commune,
ou en-deçà, et que de tout cela, de cette juxtaposition, un sens, une
orientation ou une signification doive absolument naître. Dont nous ne
puissions en toute honnêteté rendre compte. Nous devons d'abord nous interroger
sur ce qu'est la musique, et ce qu'est la littérature.
Quelle musique? Quelle littérature?
De même : l'artiste s'interroge-t-il toujours, de manière consciente,
sur l'adéquation de la forme qu'il utilise au fonds dont il se pense porteur,
se choisit-il effectivement la forme la mieux à même d'exprimer sa personnalité,
la plus efficace à rendre compte de ses recherches, construise le cadre
où sa compréhension du monde, sa vision, puisse le mieux se déployer?
Se crée-t-il les moyens de ce déploiement?
Encore : cette même forme est-elle légitimée par le public, bref par son
efficacité de communication, ou bien légitimée par l'absolu de connaissance,
cette exigence qui fit qu'Aristote orienta sa philosophie vers une physique
naturelle plutôt que vers une modélisation mathématique du monde, forme
moderne d'un monde Idéal?
Voilà donc l'exact fond du problème.
Bien souvent, le plus souvent, l'artiste choisit la forme dans laquelle
il s'exprimera, en tant qu'auditeur, spectateur ou lecteur, plutôt que
comme créateur conscient, actif dans le sens de participant au monde,
humain. Cette forme lui est imposée, il ne la choisit pas. Il la vit en
quelque sorte de manière immédiate, presque animale.
Au mieux, il la combattra pour la plier à sa vision du monde propre, il
l'investira pour y imposer le cadre de référence qui lui est nécessaire,
il la gauchira pour rendre compte de sa volonté, de son exigence. Au risque
de perdre son public, d'en gagner un autre qu'il ne se veut pas, de rendre
son oeuvre inintelligible ou incontrôlable de par la distance et les ruptures
ainsi opérées.
Au pire, il en sera le simple jouet, inspiré, technicien, et s'il peut
y connaître une certaine réussite, devenant le porte-parole d'un certain
nombre, il peut tout aussi bien y perdre son âme, bouc-émissaire de désirs
et d'attentes qui ne sont pas les siens, coquille devenue creuse pour
tous les excès, jusqu'à l'absence d'excès. Puis, le silence. Bruyant.
Impur. D'une technique froide.
Nous voyons donc, au-delà du parti pris, que nous ne pouvons faire l'économie
de notions, plus vastes, voire vertigineuses, comme l'humanité, l'âme
: notre rôle ici-bas. Nous intéressant d'abord aux formes, nous ne nous
risquerons à répondre ici sur le fond. Il était cependant nécessaire d'exposer
cette problématique, obligation qu'il y a à choisir sans laquelle il ne
saurait être question d'art, avant que d'aller plus avant.
Quelle musique, donc?
Quelle littérature : son texte?
La musique est code, fut hautement mathématisée jusqu'à incarner, les
légitimant ainsi, certaines philosophies du nombre, dont la phythagoricienne,
qui ne fut toujours qu'une secte. La musique des sphères n'est non plus
un vain mot, seule branche de l'art qui puisse encore, sans trop de danger,
véhiculer une vision anthropocentrique de l'Univers. Mathématique, elle
l'est toujours, mais l'accompagnant dans son évolution, elle ne saurait
se contenter de l'arithmétique pure.
En tant que code, elle est sociale. Vecteur. Mathématique, elle put être
raisonnée et raisonnante, aristocratique, de cette aristocratie qui se
voulut avant tout maîtrise d'elle-même, s'extrayant de la matière et de
l'animalité, de l'humanité, autant que de la contingence de la mort et
des générations.
Matérielle, ne pouvant exister que par le truchement de l'ouïe et maintenant
de la vue, du toucher, d'interprètes, s'accompagnant de modes vestimentaires
comme autant d'appartenances, elle rend compte du mystère humain, de ses
mouvements internes, externes, inconscients, affectifs, et de la nature
même qui nous environne, elle est bruit avant toute chose.
Elle touche au ciel, elle touche au tréfonds même de la matière, réunifiant
la trinité humaine, Corpus, Animus, Spiritus, d'une caresse fugitive.
La danse la prolonge en une catharsis efficace. Elle est spectacle, avant
toute chose.
Elle est propice à rendre compte d'états et de mouvements, pas à accéder
à leur connaissance, à en porter et expliquer, motiver le sens. Elle est
au texte, ce que l'expression du visage est à la parole.
Cela pourrait, dans une certaine mesure, s'appliquer à la littérature,
et si cette dernière ne devait être que raisonnable, en ce sens où elle
s'adresse presque exclusivement à la raison, à l'exigence de connaissance;
il serait tout aussi bien, et mieux, d'en faire l'économie et de nous
contenter de la philosophie, à laquelle on ne peut dénier une certaine
valeur artistique.
Et pourquoi pas, définissant l'humanité, en opposition à l'animal, par
ce seul mouvement qui la fait épisodiquement se dresser sur ses ergots
pour tutoyer Dieu et l'Univers, lui conférer la plus haute valeur artistique?
La littérature, on le sait aujourd'hui, suivant en cela Blanchot, tutoie,
en son élan créateur, la mort, renvoie aux origines, promet celui qui
en est victime et dans le même temps l'éphémère Seigneur, à l'étau sombre
de la folie. Le seul Art sans doute, duquel se puisse dégager le pur mouvement
de la création, libéré de la caution du public, de l'Autre, solitaire
et isolé. Elle est immatérielle, incontrôlable, ne s'appréhende jamais
dans sa totalité, l'Oeuvre est par essence insaisissable. Elle rappelle
à elle, par la langue, le culture où elle naît, la symbolique, le mythe
dont elle use et qu'elle alimente, l'ensemble des générations passées,
la généalogie de l'homme qui la crée et la tisse, tel Ariane, des hommes
qui la lisent.
Donc la littérature pourrait se résumer à la mort, et, par commodité,
nous la résumerons ainsi, l'éternité ne lui étant pas contradictoire,
bien au contraire.
Elle s'attaque aux limites et à l'infini, où la musique, essentiellement
limitée et limitative tant dans sa création que dans son audition ou consommation
-non péjorative-, ne peut qu'en rendre compte, donner à entendre. Elle
est solitaire; la musique, sauf rares exemples confinant à la maîtrise
géniale de son écriture, ne peut l'être, en aucun cas.
Le début de ce texte le posait en préalable : nous pourrions tout aussi
bien inverser les termes, parler du texte et de sa musique. L'expression
profonde de la littérature, et c'est ce qui fait la part essentielle de
sa différence d'avec la philosophie, démonstrative, déductive, est d'ordre
musical, rythmique. C'est le ton, l'ordonnancement, qu'agence et rappelle
le style, le mouvement des états, situations et descriptions.
On retrouve donc la musique, en laquelle l'intelligible cette fois est
porté, pénètrant le coeur et rendant possible l'action, qui dépasse la
lente maturation de l'expérience et ses échecs.
C'est une musique âpre et dure, heurtée comme la volonté, douce comme
l'Idéal, la promesse d'un futur accepté, rythmique en son apposition,
déploiement au monde, elle est, délirante comme la folie et le combat
qui la sous-tend, par elle, la raison s'adresse au coeur et se fait lumineuse.
Marier texte et musique n'est donc pas sans raison. Et du point de vue
de la littérature, c'est naturel.
Le texte n'était-il pas, à l'origine, chanté? Les choeurs antiques. Le
Verbe. Et maintenant, toujours, la prière. La poésie, était étroitement
enserrée de codes aussi complexes, contraints que ceux de la musique la
plus soucieuse de"pureté". Puis destinés à étre lus à voix haute, cette
tradition est conservée par une certaine forme de chanson française.
La musique à l'étude ici : le rock et le blues des années 60 et 70, la
pop, embrassés dans leur portée universelle, et cependant libératoire,
examinés sous toutes leurs variantes. Ce choix est pratique en ce qu'il
permet de dépasser les cloisonnements sociaux, l'exotisme et le syncrétisme
tout en en maintenant la diversité créatrice, nécessaire, de passer outre
l'éclatement fourmillant et cancéreux, en en retenant le caractère positif,
l'espoir, des familles musicales où certains seraient tentés de voir à
l'oeuvre, non pas l'expression d'une richesse créative sans précédent,
mais le processus centripète de dissolution de la société et sa décadence,
ghettos intellectuels, d'autres une imitation réactionnaire et populaire
des corporatismes de l'élite.
Cela n'est pas non plus placer le rock sur un piédestal qui ne lui convient
guère : il fut à l'origine la généralisation militante, et sous l'égide
de la Bombe, d'un rite de passage fort bien connu et naturel : de l'adolescence
à l'âge adulte. Où une génération communiqua son acné et ses boutons à
la génération précédente, celle de ses parents, qui pouvait légitimement
s'en être crue débarassée depuis bien lontemps. Un jugement proféré sur
l'autel de l'Histoire et de l'anecdote Nivéa. En quelque sorte, une épidémie
plus violente que la Grande Peste, mais qui prêta somme toute à peu de
choses, les boutons, même enserrés en certaine partie du corps, réhaussés
de chaussettes suggestives, n'étant pas des bubons.
Le rock eut ceci de nouveau, par sa force combattante, qu'il sut réaliser
à l'échelle d'une génération humaine ou peu s'en faut, cette solidarité
dont n'auraient pu se rêver le Komintern et le pacifisme pro-soviétique
à leur plus belle époque, solidarité qui se confirme encore aujourd'hui
mais réduite à la génération des origines. Le rock eut cela de nouveau,
aussi, mais c'est à oublier, qu'il sut permettre à une génération entière
de conquérir ses droits d'adulte tout en conservant ses devoirs d'adolescent.
D'où cette révolution extrème et douce, par le seul jeu démographique
du renouvellement, qui permit d'abolir, sous apparence d'honnêteté, de
la même manière qu'un huissier apporte sa caution aux agissements de la
loterie nationale, d'interdire pour cette seule génération toute tentative
de définition d'un devoir. Quel qu'il fût.
Pour, de la même manière, en finir avec la prolifération actuelle des
formes musicales que nous avions promis de ne pas aborder, ce mouvement
n'est pas comme on voudrait nous le faire accroire, exogène, il est endogène.
Bref, comment et pourquoi -l'ordre compte peu- réussir ce mariage difficile
entre le texte et la musique?
La musique résiste mal au salutaire exercice de l'ironie, ne se retourne
sans danger contre elle-même, comme le peut la littérature. C'est que
la littérature, dans sa musicalité et ses exigences les plus profondes
: combat, connaissance, communication, partage, déchaînement, libération
véritable, liberté, expression de l'Art le plus sincère, prenne à nouveau
le pouvoir. Mais littérature transformée. Texte transcendé par la musique
même, de sourde devenue sensuelle, matérielle. Charnelle. Où ne subsisteraient
que les profondeurs intimes et universelles, où seuls quelques mots suffiraient
à traduire l'intelligible, et où le reste se fondrait dans la musique
qui le porte, encore musique.
Et musique plus fondamentale : vaincre la peur de la mort, et amener son
auditeur à la toucher de tout son corps, la comprendre et l'accepter,
combattre fidèle à soi-même avant que de l'être aux aspirations jalouses
des autres, construire le monde que la vie affleure enfin comme une source
fraîche et purificatrice, délivrée de toute peur, et permette alors oublieuse
du présent, du narcissisme, de la gloire immédiate, de perpétuer cette
vie, cette joie, cette inquiétude saine, au-delà du format des 3 minutes
43 secondes.
L'interprète redevient soi et roi véritablement, qui reconstruit le texte,
l'improvise en un dialogue longuement pensé, mûri, cependant spontané,
naturel, qui en élargit, détruit, recompose les perspectives.
Cela posé, il en meurt parfois.
Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison. Auxquels on pourrait ajouter
Serge Gainsbourg. Thiéfaine qui, lui, autant que je le sache, est toujours
vivant.
Cette trinité du rocker échappé des Fleurs du Mal, encore que ce dernier
se soit construit d'autres asiles, autistes, reprend sens, ce sens qu'elle
possédait pour ceux qui la constituent, à leur corps défendant il est
vrai, qui s'apprêtaient à transformer radicalement leur perception, leur
expression, cet art qui leur était propre. Il n'est que de poursuivre
leur vie, leur oeuvre, non pas idole ou stèle romantique, mais faillible,
débarrassée lentement des instincts adolescents, fiévreux et charbonnés,
pour acquérir, enfin, tout son poids et sa taille d'homme.
Qui, comme chacun sait, n'est ni petit, ni grand, mais homme avant toute
chose.
Ce n'est qu'une des voies possibles. Un exemple, choisi, mais qui doit
le rester : l'examen tangible d'une possibilité.
Il est donc un objectif qui permette de dépasser les pièges de la perfection
toute formelle et mathématique, technique. Même s'il faut y courir le
risque de mourir encore, mais cette fois inconnu. Alors le musicien, sans
que cette mort soit nécessaire, ni même utile, retrouve sa place dans
l'orchestre de l'humanité, en un partage, cette fois, équilibré.
Mais du sein d'une musicalité textuelle, philosophique. Utile et inutile.
Exigente toujours, et alors parfaite.
A parler techniquement, quelles notes? Veloutées, éclatées, démultipliées.
Fractales, pourquoi pas? Le texte, idem. La parole, toute parole humaine,
suffira à en reproduire l'unité, s'en porter garante.
Il ne s'agit que de briser le système linéaire qui nous enserre, où l'homme
n'est que partie, divisible à souhait, fonctionnalisée, moulée. Et il
faut bien que quelqu'un s'y risque.
Philippe Pandelé - Février 2002
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